William Carey est né le 17
août 1761 dans un village du comté de Northampton au centre de l'Angleterre
dans le même district que Shakespeare, Wycliffe et Bunyan. Son père était
tisserand. Aîné de cinq enfants, il fut élevé par sa grand-mère, et il eut son
grand-père comme maître d'école. De très bonne heure, son intérêt pour les
langues anciennes ou étrangères s'éveilla; il aimait la nature, et dans la
forêt près de son école, il cherchait et observait, avec une rare patience que
rien ne pouvait lasser, les fleurs, les insectes et les oiseaux. Déjà apparaissaient
cette soif de savoir et cette persévérance à atteindre le but fixé, qui
devaient le caractériser jusqu'à la fin de sa vie. A douze ans, quand il quitta l'école, il connaissait le latin qu'il avait
appris tout seul. De même, il se fit initier au grec et à l'hébreu par un
camarade qui fréquentait l'école et par le pasteur de son village.
Successivement et très vite, le français, l'allemand, le hollandais et
l'espagnol lui devinrent familiers. Et cela était d'autant plus étonnant pour
un jeune homme qui ne semblait pas devoir en tirer avantage, enfermé dans son
village avec pour perspective d'être tisserand ou paysan ou maître d'école. Il
aurait voulu être jardinier, mais le soleil lui déclenchait une inflammation si
douloureuse de la peau du visage et des mains, qu'il dut renoncer à cette
carrière, non sans avoir persévéré pendant deux ans, ce qui altéra gravement sa
santé. Il fut placé comme apprenti chez un cordonnier où une faute qu'il commit
fut, par la providence divine, le point de départ de sa conversion. Quelques mois s'écoulèrent avant que William Carrey partît aux Indes. Le voyage
dura cinq mois. Sa femme et son fils l'accompagnèrent. Partis sur un bateau
danois, essuyant un orage qui détruisit presque le navire, ils arrivèrent à
Calcutta le 11 novembre 1793. Les contretemps ne manquèrent pas: les désordres
mentaux de sa femme s'aggravèrent, son fils malade de dysenterie paraissait
mourir quand ses ressources s'épuisèrent. Un planteur d'indigo,
providentiellement placé sur sa route, l'embaucha pour diriger sa plantation et
sa fabrique. Pendant six ans, il fut fabricant d'indigo. Il appliquait son
principe, selon lequel un missionnaire devait subvenir à ses besoins. Ils se retrouvèrent un petit nombre de chrétiens aux compétences variées, et
ils mirent en commun leur temps et leurs ressources. Ils achetèrent une maison,
dans un petit port de rivière très fréquenté, Serampore, qu'ils agrandirent
avec des dépendances et un grand jardin. W. Carrey avait déjà traduit le Nouveau Testament en bengali. Conscient de
l'importance d'une traduction populaire, il se rendait compte que sans elle
aucune œuvre définitive ne pouvait être faite. Ward s'était mis sans retard à
l'impression. Le 1 Mars 1801, le premier Nouveau Testament en bengali était
imprimé. C'était le fruit de sept années et demie de travail opiniâtre. Ce fut
le point de départ d'une œuvre merveilleuse de traduction des Ecritures dont
Carrey fut le principal artisan. Il est facile de comprendre que tout ce travail ne se fit pas sans soulever une
opposition souvent violente. Aux luttes du dehors s'ajoutaient les craintes du
dedans. Plus que des craintes, des épreuves fortes douloureuses, dont il semble
que W. Carrey ait goûté toute l'amertume. La maladie due au climat atteignit tous
les membres de la mission. Elle mit maintes fois W. Carey aux portes de la
mort, et causa la mort de ses meilleurs amis dans le service.
LA PREPARATION DU SERVITEUR
Chargé par son patron de porter à domicile des chaussures réparées, il détourna
un shilling pour un achat personnel. Au lieu d'être congédié, comme il s'y
attendait, il fut pardonné. Travaillé dans sa conscience, il se repentit et
s'humilia. Un camarade apprenti exerça sur lui une profonde influence, et
l'entraîna dans des réunions de prières. A dix-sept ans et demi, il se
convertit et il ne sut en fixer ni l'heure ni le jour. Le chemin qui le
conduisit à Christ fut long. Après trois ans de recherches et d'efforts
persévérants, il trouva la réponse aux besoins de son esprit, et son expérience
profonde de la vérité chrétienne, soigneusement mise à l'épreuve, fit de lui un
chrétien très enthousiaste tout au long de sa vie pour la cause de Jésus
Christ. Plus qu'aucun autre peut-être de ses contemporains, il trouva la
nourriture spirituelle de son âme dans la Bible, et se consacra à sa
propagation, sa traduction, jusqu'à la fin de sa carrière.
En 1781, à peine âgé de vingt ans, il épousa une jeune femme dont il eut
plusieurs enfants. Elle fut bientôt atteinte d'une maladie mentale qui
s'aggrava rapidement et l'emporta au bout de vingt ans. Prédicateur dans une
église, il exposait la Parole de Dieu, étudiant chaque jour la Bible dans les
langues originales. Et cela tout en travaillant chez un patron, son beau-frère,
qui mourut et lui laissa en plus de ses propres enfants la charge de sa veuve
et de ses quatre enfants.
Il prêcha l'Evangile partout où on l'appelait. La pensée de partir au loin
porter l'Evangile l'habita très tôt. L'idée de partir comme missionnaire fut
manifeste dans ses prières, où il intercédait pour les contrées lointaines où
l'œuvre de Christ était ignorée. Il s'informa exactement de la géographie du
monde païen. Il ouvrit une école, et ses élèves le virent aux leçons de
géographie pointer souvent sur la carte ces pays mal connus et pleurer en
disant: ce sont des païens. Son émotion était alors si vive, qu'il en restait
sans mouvement. Parlant à ses collègues de son souhait de partir comme
missionnaire, il fut tenu pour un fou, et ne trouva qu'incompréhension et
répréhension.
Il écrivit un mémoire qui parut en 1792 sous un titre modeste: "Enquête
sur les obligations des chrétiens de travailler à la conversion des
païens." Il faut faire connaître à tous la bonne nouvelle que Dieu veut,
par la grâce de la croix, guérir et sauver les hommes. Il prêcha avec une
puissance convaincante devant une nombreuse assemblée, montrant les grandes
perspectives qui, en cette fin de 18ème siècle, s'ouvraient devant les
chrétiens, s'ils voulaient être fidèles. "Attendez, disait-il, de grandes
choses de Dieu, mais entreprenez de grandes choses pour Dieu."
Une réunion de prière, le premier lundi de chaque mois, groupa ceux qui
demandaient sur eux-mêmes et sur le monde une action puissante de l'Esprit de
Dieu. Une œuvre missionnaire allait commencer. La pitié du monde païen, perdu
loin de Christ, dans l'ombre de la mort, s'était éveillée fortement dans son
âme, et il était poussé d'annoncer l'évangile de la rédemption et de la vie
éternelle par Jésus Christ.
LE CHAMP DE LA MISSION
Les matinées suffisaient au travail de l'indigo, et Carrey en profitait pour
poursuivre son activité missionnaire. Chaque dimanche et deux à trois fois par
semaine, il allait, dans un des deux cents villages de son district, à pied, et
grâce à son travail il entrait en contact avec les populations indigènes et
apprit à connaître tous les détails de la vie du peuple. Il étudia leur langue
"le bengali", et dès 1795, il pouvait prêcher dans cette langue de
manière à être parfaitement compris. En même temps, il étudia le
"sanscrit" et "l'hindoustani" qu'il put parler couramment
et dans laquelle il prêcha dès 1796.
Il fut très éprouvé par la mort d'un de ses enfants et par la maladie de sa
femme dont l'esprit sombra tout à fait.
Il traduisit le Nouveau Testament en "bengali", se procura des
caractères d'imprimerie et une presse à imprimer. Si des auditeurs se
groupaient autour de lui en grand nombre, il constata qu'ils étaient lents à
accepter un message que leur milieu social les empêchait de recevoir. Les
païens ne se convertissaient pas; les pratiques du paganisme se poursuivaient.
Il vit en 1799 brûler une jeune veuve, sans pouvoir, malgré sa profonde
émotion, intervenir pour l'arracher à ce triste sort. Seul un Portugais de
Macao, après avoir accepté l'Evangile, était devenu pour Carrey un vrai
compagnon d'armes. Il lui fallait toute sa ténacité, sa foi et son amour pour
Christ, et le vif sentiment que l'Inde avait besoin de lui, pour le préserver
du découragement.
LE TEMPS DE LA MISSION
Carrey devint professeur, Marshall ouvrit une pension pour jeunes gens qui
prospéra rapidement. Ward fut directeur d'une grande imprimerie qui allait
répandre la Bible à profusion dans les différentes langues populaires de l'Inde.
Le 24 avril 1800, la petite société était organisée et les bâtiments de la
mission construits.
Ils célébrèrent par un jour d'actions de grâce à Dieu l'achèvement de cette œuvre
préparatoire. Carrey n'avait pas attendu ce moment pour son travail de
prédication de la Parole de Dieu. Tous les dimanches, il prêchait pour les
nombreux Européens qui peuplaient Sérampore, et deux ou trois fois pour les
Hindous.
Pendant de longs mois, Carrey avait l'impression de labourer le roc, car les
Hindous ne paraissaient pas ou ne voulaient pas comprendre les exigences
profondes de l'Evangile, et il était souvent comme saisi de désespoir. Mais ce
qu'il semait était plus solide qu'il ne pensait. Effectivement, vers la fin de
l'année 1780, un charpentier, Krisna Pal, qui connaissait l'Evangile depuis des
années, se décida avec un de ses amis. Et sans se laisser arrêter par les
menaces que le gouverneur de la ville put seul détourner, il fut baptisé le 28
décembre 1780. Beaucoup d'autres allaient suivre.
LES TRADUCTIONS DE LA BIBLE
Remarquablement doué, Carrey qui avait appris plusieurs langues hindoues,
conçut le dessein de traduire l'Ecriture dans toutes les langues principales
parlées aux Indes. Ce travail formidable fut entrepris avec le concours de
lettrés ou pundits sous la direction et la révision de W. Carrey. Ne pouvant
pas se fier en plusieurs de ses collaborateurs, il devait tout contrôler. En
1804, il écrivit à la Société Biblique Britannique, pour dire qu'il s'était
engagé avec ses collègues dans la traduction de la Bible en six langues
nouvelles, et qu'il estimait à quinze ans, environ, le temps nécessaire pour
mener à bien ce travail.
Après le bengali, il avait abordé le sanscrit. Son zèle à apprendre les langues
surprenait tous ses collaborateurs. Aucun travail, à ses yeux, ne l'égalait en
importance. Ainsi, pendant quarante ans, il réserva quelques heures de sa
journée à ce labeur, sans se laisser détourner à aucun prix. Non seulement ses
collègues s'associèrent à cette œuvre, mais les enfants des missionnaires eurent
la charge d'apprendre chacun une langue hindoue en vue de la traduction de la
Bible, outre le sanscrit que tous étudiaient comme la clef de toutes les
autres. Ils arrivèrent à connaître le chinois et les langues indochinoises.
W. Carrey traduisit lui-même la Bible ou le Nouveau Testament en six langues,
et il surveilla la traduction et l'impression en vingt-huit autres. Au total,
trente-quatre langues! Un travail gigantesque! Il n'a point eu d'égal dans
toute l'histoire du christianisme. Au fur et à mesure que ces traductions
étaient achevées, Ward les imprimait.
Avant la mort de W. Carrey, il avait imprimé 212000 exemplaires de la Bible ou
du Nouveau Testament. Mais à son œuvre de traduction qui apparaît comme
suffisante pour la vie de plusieurs hommes, Carrey en ajoutait d'autres. Il
était le seul à parler, aussi bien que les brahmanes, le bengali dont il avait
fait une langue écrite, et le sanscrit dont il venait de composer une grammaire
et un dictionnaire.
En 1801, il fut vivement pressé par le gouverneur Wellesley d'enseigner, au
collège qu'il avait fondé, le bengali, auquel s'ajoutèrent successivement le
sanscrit et l'hindoustani. W. Carrey accepta, à condition de pouvoir rester
missionnaire. Il inaugura ainsi un professorat, qui devait lui assurer jusqu'à
sa mort une autorité et des occasions pour la cause de l'Evangile par
l'influence qu'il pouvait ainsi exercer sur les nombreux jeunes gens. Il
rédigea six grammaires, dont quatre ne l'avaient jamais été, de bengali,
sanscrit, mahratti, penjabi, telugu et canarese, trois dictionnaires et un
vocabulaire étonnant par le nombre des mots que seule la connaissance du peuple
et de ses moeurs lui permettait de savoir. Les leçons du collège lui prenaient
trois jours par semaine, et le reste de son temps était pour la mission.
Le secret d'un tel sacrifice de soi-même, offert à Dieu avec une grande
humilité, se trouvait dans l'amour brûlant pour l'oeuvre de Dieu et dans la
communion qui existait avec les autres missionnaires. Leur but commun dans la prédication
était d'imiter l'apôtre Paul en ne prêchant que "Jésus-Christ et
Jésus-Christ crucifié".
Après la conversion de Krisna Pal, des hommes et des femmes, et parmi elles une
veuve, une de ces victimes de la cruauté brahmanique qui avait échappé par
miracle, un maître d'école, des mahométans, des brahmanes se convertirent à
Jésus-Christ. En 1804, la mission comptait quarante-huit convertis, baptisés.
En 1810, ils étaient plus de trois cents.
Carrey ouvrit, partout où il le put, des écoles qui donnaient l'enseignement
élémentaire, l'instruction évangélique dans la langue des indigènes. En 1818,
cent vingt-six écoles indigènes groupaient plus de 10 000 élèves.
OPPOSITIONS ET SOUFFRANCES
En 1821, il perdit sa seconde épouse, une femme exceptionnelle qui s'était
associée de toute son âme à la cause de la mission et de l'Evangile. En 1822 et
1823, le choléra emporta trois de ses plus intimes collaborateurs, dont le
premier converti Krisna Pal et l'imprimeur Ward.
En 1822, un immense incendie détruisit la mission et l'imprimerie qui fut
réduite à un tas de cendres.
Vers 1830, des catastrophes économiques s'abattirent sur le pays qui fut ruiné
au point de vue industriel et agricole.
Malgré tous les obstacles, alors que la carrière de W. Carrey touchait à sa
fin, il eut la joie de constater que la moisson levait partout. Des jeunes gens
pleins de foi venaient prendre rang à côté des anciens.
En Juin 1832, il termina la révision de sa traduction de la Bible en Bengali.
Incapable de faire autre chose que de lire et de corriger des épreuves
d'imprimerie, il s'affaiblit sans souffrances, et il resta jusqu'au bout en
pleine possession de ses moyens. "En ce qui concerne mon salut personnel,
disait-il vers la fin, je n'ai pas l'ombre d'un doute: je sais en qui j'ai
cru... mais, quand je pense que je suis sur le point de comparaître devant le
Dieu saint ...je tremble ..." Il ne put en dire d'avantage, les larmes
coulèrent de ses yeux. Les dernières lettres à ses deux sœurs, en Angleterre,
furent des messages d'amour et d'espérance.
Le 9 juin 1834, il entrait dans la joie de son maître. Des milliers d'Hindous
s'étaient convertis par son moyen. Mais le résultat immédiat de l'activité de
W. Carrey fut la fondation de nombreuses missions étrangères. Il restera
l'exemple de ce qu'un homme appelé par Dieu peut faire dans une vie entièrement
consacrée. A sa suite, la mission s'est développée, et cette parole du Seigneur
Jésus aux siens est venue trouver un aboutissement: "Allez dans le monde,
et prêchez l'évangile à toute la création."
Le monde païen s'est couvert d'un réseau de stations missionnaires aux mailles
de plus en plus serrées. La Bible a été traduite en d'innombrables langues et
dialectes. Travail qui apparaît comme le prolongement et le couronnement de
l'oeuvre entreprise, avec une détermination et une volonté exemplaire, par ce
serviteur de Dieu, dont le témoignage a été rendu qu'il était "d'une
humilité enfantine".
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